Tribune au Monde « Notre fonction publique doit concilier citoyenneté, pluralisme et impartialité »

Dans une tribune au « Monde », Le Lierre et un collectif de représentants des mondes syndicaux et associatifs s’inquiètent des attaques souvent virulentes dont sont victimes les fonctionnaires qui choisissent de contribuer au débat public, et défend la nécessité de préserver un modèle démocratique où coexistent plusieurs visions et opinions.

Voici la tribune publiée ce 13 mars 2026, à l’initiative du Lierre, en ligne sur Le Monde :« Notre fonction publique doit concilier citoyenneté, pluralisme et impartialité »

Depuis plusieurs années, une même accusation revient dans le débat public : les agents publics « feraient de la politique ». Juges « rouges », université « wokiste », audiovisuel public « biaisé », fonctionnaires « militants ».

Les polémiques autour de certaines nominations administratives, les attaques contre des magistrats ou les controverses visant l’université et l’audiovisuel public ne relèvent plus seulement du débat démocratique ordinaire. Leur accumulation participe de l’installation d’un soupçon politique généralisé sur des institutions et conduit à un corsetage croissant de l’expression publique des agents publics, à rebours de ce dont la vitalité de notre débat démocratique a besoin.

Dans une démocratie vivante, l’action publique, ses choix et ses modalités de mise en œuvre font l’objet de débats, d’interrogations et parfois de critiques.
Ces échanges sont nécessaires et participent du bon fonctionnement de l’Etat de droit : les agents publics peuvent y contribuer. Mais lorsque ces interrogations se transforment en soupçons, en mises en cause personnelles ou en procès d’intention, elles cessent d’éclairer le débat public et fragilisent les institutions.

Les agents publics exercent leurs missions dans un cadre toujours plus difficile. La pression et les choix budgétaires réduisent, année après année, les moyens disponibles, malgré des besoins stables ou croissants. La logique de l’immédiateté médiatique augmente le sentiment d’urgence et l’attente de résultats rapides. C’est dans un tel contexte que les agents s’efforcent, sans ménager leurs efforts, de répondre au mieux aux demandes de leurs concitoyens et des autorités auxquelles ils répondent.

Ils ne doivent pas être instrumentalisés par celles et ceux qui veulent déstabiliser ou démanteler notre édifice républicain, en affaiblissant les opérateurs chargés de missions d’intérêt général et en discréditant leurs agents sur des fondements illégaux.

Notre fonction publique dispose de procédures rigoureuses et de règles précises qui encadrent le recrutement, l’activité et les devoirs des agents publics, et protègent leurs droits de citoyens, comme dans la majorité des régimes démocratiques. Les principes de neutralité du service public et de loyauté des fonctionnaires n’empêchent pas pour autant la liberté d’opinion, et ne sauraient priver les agents publics de l’exercice, à titre privé, de leurs droits civiques, qu’il s’agisse d’agents de l’Etat, des opérateurs publics, de la fonction publique hospitalière ou des collectivités territoriales, qu’il s’agisse de magistrats ou d’enseignants, d’agents administratifs ou techniques.

Faire vivre un Etat démocratique n’est pas réduire ses agents au silence ou le vider de ses valeurs.
C’est l’organiser de telle sorte qu’une seule vision du monde – politique, idéologique, religieuse ou économique – ne puisse imposer sa domination sur l’ensemble de l’appareil d’Etat au détriment des droits de chacune et de chacun, en particulier des minorités, et des principes du service public. Alors que la France a fêté les 80 ans de la Sécurité sociale, elle peut aussi se souvenir de ce qu’elle doit à Pierre Laroque, alors directeur au sein du ministère du travail, qui a concrétisé cette institution majeure pour notre pays. Son éthique professionnelle, nourrie de ses propres convictions autant que de l’effervescence du débat démocratique à la sortie de la guerre, l’a amené à concevoir et à porter cette formidable avancée pour notre pays. C’est au nom de cette même éthique professionnelle que les 5,8 millions de fonctionnaires tâchent chaque jour de construire le bien commun et de prendre soin du lien social.

En démocratie comme au sein de l’Etat, c’est le pluralisme qui protège contre la capture autoritaire, populiste ou illibérale. Par conséquent, nous nous alarmons que des responsables politiques semblent tentés de prendre leurs distances avec ces principes républicains fondamentaux, garants du bon fonctionnement de la vie publique, et nous exprimons notre inquiétude face aux attaques dont certains fonctionnaires font injustement l’objet, sur le seul fondement de leur opinion politique présumée ou de leurs engagements.

Refusons d’emblée cette tentative de conflictualisation, la mise en soupçon des agents publics et l’extrême polarisation du débat autour des fonctionnaires, qui fragilisent le climat de confiance indispensable au bon fonctionnement du service public.

Notre fonction publique se doit de concilier citoyenneté, pluralisme et impartialité.
Revendiquons la liberté d’expression, la transparence de l’action publique et l’idée que les agents publics sont aussi dans leur rôle quand ils participent au débat public comme experts et citoyens, plutôt que d’être les rouages impersonnels d’une froide bureaucratie. Les agents publics jouissent de leur plein droit d’association, d’engagement associatif, politique et de la liberté d’opinion. Ils contribuent au nécessaire pluralisme démocratique.

Revendiquons également la nécessité que les agents publics exercent leurs fonctions et réalisent leurs missions d’intérêt général en s’appuyant sur des valeurs républicaines, qui sont souvent aussi des engagements citoyens. Cette vision pluraliste et démocratique peut constituer un horizon collectif et une fierté partagée, que nous voulons collectivement exprimer et porter dans le débat public.

Sylvie Aebischer, cosecrétaire générale de l’Union fédérale des syndicats de l’Etat – CGT ; 
Caroline Chevé, secrétaire générale de la Fédération syndicale unitaire ; 
Christophe Delecourt, cosecrétaire général de l’Union fédérale des syndicats de l’Etat – CGT ; 
Vincent Feltesse, collectif Monde d’après, monde d’avance ; 
Wandrille Jumeaux, cofondateur du réseau professionnel Le Lierre ; 
Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT ; 
Bruno Lévéder, secrétaire national de la FSU chargé de la fonction publique ; 
Marie Pla, porte-parole du collectif Nos services publics ; 
Justine Probst, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature ; 
Laure Revel, secrétaire générale de la CFDT Fonctions publiques ; 
Philippe Sabuco, président du Collectif Télémaque, 
Nathalie Tehio, présidente de la LDH,
et l’association Une Fonction Publique pour la Transition Ecologique.