Analyse de la vague verte aux élections municipales 2020

Notre rencontre mensuelle de mars portait sur l’analyse politique des résultats du premier tour des élections municipales de 2020, avec 3 intervenants :

  • Jean Daniel Lévy, directeur du département politique et opinion d’Harris Interactive
  • Simon Persico, chercheur en sciences politiques et spécialiste de l’écologie politique 
  • Joël Gombin, politologue et spécialiste de l’étude du vote du Rassemblement National

Voici les 4  principaux sujets d’analyse et de débat que l’équipe du Lierre retient dans cette synthèse. 

1. L’indispensable analyse d’une abstention historique qui brouille les repères et déforme la structure de l’électorat

Le premier tour des élections municipales du 15 mars 2020 s’est caractérisé par une abstention massive, historique pour ce scrutin qui enregistre souvent une participation élevée.  Cette abstention est due en grande partie au contexte de crise sanitaire liée au coronavirus. 62% des abstentionnistes interrogés par Harris Interactive indiquaient que le coronavirus faisait partie des raisons principales pour lesquelles ont indiqué que le coronavirus faisait partie des raisons principales de leur abstention. 

Jean Daniel Lévy précise que des catégories entières de la population ne sont pas allées voter, parfois de façon “contre-intuitives” en cela qu’elles ne correspondent pas aux abstentionnistes “habituels”. C’est le cas notamment des jeunes (16-25 ans) et des jeunes parents, par crainte de transmettre le virus à leurs enfants et à leurs parents. C’est le cas aussi de certaines catégories d’électeurs moins susceptibles de voter écologiste : l’électorat du FN/RN, celui de la France Insoumise, les abstentionnistes et les personnes âgées. 

Pour Joël Gombin, un tel niveau d’abstention produit des effets de déformation de la structure du corps électoral : les électeurs qui se sont déplacés le 15 mars dernier ne ressemblent pas à l’ensemble du corps électoral. Dès lors les analyses des résultats du 1er tour ne portent que sur une fraction de l’électorat et limitent la portée des leçons que nous pouvons en tirer. 

Selon lui, la progression de l’abstention de 2020 ne dépend étonnamment pas de la taille de la ville, même si les petites communes sont d’ordinaire plus “participationnistes” que les grandes villes. En revanche, on observe une relation nette entre l’abstention de 2014 et de 2020. Plus l’abstention était faible en 2014, plus l’augmentation de l’abstention est importante en 2020. Il fait l’hypothèse que nous avons assisté à un phénomène de rééquilibrage de l’électorat. Habituellement, on a une surreprésentation des électeurs de plus âgés et une moindre représentation des jeunes. Avec l’abstention de 2020 a au contraire rééquilibré les choses en faisant baisser la sur-représentation des électeurs âgés. 

Joël Gombin observe aussi une abstention un peu plus forte dans les villes qui avaient voté pour la droite ou l’extrême-droite en 2014. Une partie de l’électorat de droite est bien restée chez elle le 15 mars 2020.

A Paris, et en dépit de l’idée que l’électorat écologiste se serait plus fortement abstenu, Joël Gombin pense que l’électorat potentiel d’EELV s’est plutôt moins sur-abstenu que l’électorat des autres partis. L’analyse de l’abstention nous invite donc à être vigilant car il est probable de retrouver au 2ème tour (et au 1er tour s’il est réorganisé) une structure de participation plus classique, et donc potentiellement moins favorable à EELV dans certains territoires (et plus favorable à la droite et à l’extrême-droite globalement).

2. Remise en cause des phénomènes électoraux habituellement observés lors des scrutins municipaux

Le 1er tour des élections municipales de 2020 remet en cause un certain nombre de phénomènes électoraux habituellement observés lors de ce scrutin :

Jean Daniel Lévy montre que d’ordinaire les étiquettes partisanes sont au centre des logiques de vote, même lorsque les candidats disposent d’un taux de notoriété très faible. Il semble que ce ne soit plus tellement le cas aujourd’hui, où la figure tutélaire des candidats le 15 mars dernier a compté pour beaucoup dans les logiques de vote. De plus, la “dénationalisation” de l’élection a été renforcée par le très faible nombre de Maires sortant LREM, qui ne polarisent donc pas le débat ou l’opposition au Gouvernement. 

De plus, les motivations de vote des électeurs EELV ont changé : les valeurs et questions idéologiques (fortement portées par Yannick Jadot lors des élections européennes notamment) sont moins déterminantes pour les municipales, elles sont reléguées au second plan au profit des enjeux locaux. L’affaiblissement des capacités de gestion des partis historiques et l’image de sérieux accolée à EELV, notamment en terme de gestion des crises (crises écologistes, mais pas uniquement… ce qui a d’autant plus compté en période de forte crise sanitaire) ont inévitablement favorisé la percée d’EELV au 1er tour dans des villes comme Lyon, Tours ou Besançon.

3. Une percée des listes écologistes partout en France, mais différente selon les contextes locaux

Pour les 3 intervenants, il est clair que nous assistons à une percée nette et absolue des listes écologistes dans les résultats du 1er tour, mais doivent encore être confirmés par l’issue du 2nd tour. 

Pour faire de bons scores, Simon Persico rappelle qu’il faut que les caractéristiques socio-économiques soient favorables aux écolos, comme c’est le cas dans les grandes métropoles. C’est le cas à Grenoble où Eric Piolle réalise le 2ème meilleur score à l’échelle nationale pour un maire sortant de gauche (derrière le maire PC de Montreuil). Simon Persico  explique aussi que la visibilité des enjeux liés à la transition écologique dans la campagne et dans les médias a été inédite. A cela s’ajoute la capacité d’EELV de présenter des candidats tête de liste dans beaucoup plus de villes qu’en 2014 (171 villes au total en 2020, en très forte progression par rapport à 2014).

Le nombre d’électeurs en mesure de voter pour des candidats écolos est donc démultiplié. En moyenne dans de plus de 30 000 habitants dans lesquelles ils sont présents, les candidats EELV ont obtenus 16% des suffrages contre 9% en 2014. Logiquement, les listes EELV ont massivement augmenté leur nombre de voix : 500 000 voix en 2020 (proche du nombre de voix obtenus lors des européennes dans les mêmes communes), contre 300 000 en 2014. Le socle d’EELV au 1er tour est donc à un niveau historiquement élevé pour des municipales.

4. Quelle place pour les écologistes dans la recomposition de l’espace politique français ?

La percée des écolos témoigne-t-elle d’une recomposition de l’espace politique français ? 

Sur ce point, les analyses des 3 intervenants et des 2 sociologues qui ont participé aux échanges divergent un peu. 

Pour Simon Persico, les écolos sont apparus comme des alternatives crédibles pour battre les maires sortants et proposer une alternance face à des maires de droite ou LREM (ex : à Bordeaux, Lyon,  Toulouse et même Strasbourg où le sortant PS soutenait le candidat LREM). Mais face à des maires sortant de gauche qui “se sont mis à l’écologie”, la victoire est plus difficile (exemple : Nantes, Rennes, Paris).  (exemple : Nantes, Rennes, Paris). 

La capacité des écolos à apparaître comme une alternance crédible est aussi intimement liée à leur capacité à rassembler. Erwan Lecoeur prend l’exemple du 1er tour à Tours, où le candidat EELV a réussi à largement rassembler autour de lui en amont des élections puis a réalisé un très bon score au 1er tour.  Selon lui, ces élections municipales montrent qu’en l’absence de maire sortant, lorsque les écolos sont capables de rassembler autour de postures claires écolo-sociales, ils ont toutes leurs chances de prendre le leadership à gauche. 

C’est aussi l’analyse de Vanessa Jérôme (à retrouver dans Libération) pour qui les résultats confirment que l’électorat écolo est clairement à gauche et qu’il demande des stratégie claires.

Les villes qui ont tenté l’ouverture vers le centre ou le centre droit ont essuyé un échec. On l’a vu à Paris avec David Belliard (11,6 %), même s’il est vrai qu’il se trouvait face à une Anne Hidalgo dont le bilan écolo est plutôt bon. L’association entre la gauche et l’écologie a globalement bien fonctionné, que la tête de liste soit ou non écolo. Et les alliances de second tour – s’il a lieu – iront sûrement dans ce sens. 

Jean Daniel Lévy s’appuie aussi sur le cas parisien pour appuyer ce propos : à Paris, les potentiels électeurs d’EELV ont eu du mal à percevoir des éléments totalement différenciants entre Anne Hidalgo (qui est apparue comme une candidate écologiste) et David Belliard, et n’ont pas eu l’impression de se dédouaner en votant Anne Hidalgo.

Pour nos intervenants, la compétition politique de ces élections municipales est très particulière et localisée. Les comportements électoraux de ce scrutin sont relativement peu structurés par des mouvements nationaux (e.g. vote d’adhésion ou de sanction contre le Gouvernement), bien qu’un peu plus dans les très grandes villes. 

Simon Persico précise que ni le RN ni LREM ne sont à leur niveau des élections nationales à venir, leur électorat étant moins mobilisé pour ces municipales. Il insiste fortement sur le fait que LREM n’est pas mort mais qu’il a au contraire un socle relativement correct pour une force politique nouvelle. Il fait un parallèle avec le mouvement gaulliste qui échoue aux municipales de 1959 mais s’est imposé par la suite dans le paysage politique national et local.

Il livre une analyse plutôt optimiste pour/dynamique le camp écologiste.

Pour Simon Persico, l’espace politique se structure désormais en 3 blocs, avec : 

  • un bloc souverainiste de droite (dont le RN est le pôle principal), 
  • un bloc mondialisateur libéral (dont LREM est le pôle principal), 
  • et un bloc social écologiste. 

Les Verts sont capables, dans certaines villes et dans certaines configurations, de s’imposer comme le leader de ce dernier bloc. Les enjeux écologistes deviennent de plus en plus structurant sur ce que veut dire « être de gauche » aujourd’hui. Les cas parisien ou grenoblois sont sont caricaturaux de cette transformation de la gauche pour inclure les enjeux de transition écologique. 

Si Joël Gombin rappelle effectivement que l’écologisation de la société politique avec la montée en puissance des enjeux écologistes dans l’électorat favorise la percée d’EELV, il ne pense pas pour autant que l’apparition d’un nouveau clivage autour de la question climatique soit évident. Un clivage se caractérise par une opposition claire, or il n’y a selon lui pas d’offre politique en France foncièrement anti écolo. 

Pour Erwan Lecoeur, la sociologie montre bien un nouveau clivage autour de l’écologie, mais ce clivage sociologique ne s’est pas encore transformé en clivage politique. Il observe néanmoins que les écologistes ont globalement profité des dynamiques politiques liées aux marches pour le climat mais aussi des Gilets Jaunes (quand ils arrivaient à incarner un projet écolo-social). 

Joël Gombin plaide plutôt pour une 3e hypothèse : celle d’une recomposition politique inachevée, inaugurée en 2017 avec l’effondrement des anciens partis le renforcement du seul RN. Dans cette nouvelle configuration, le clivage gauche-droite n’a pas complètement disparu et reste structurant (on le voit aux municipales), mais le PS a perdu sa capacité à s’imposer comme leader naturel à gauche. On observe alors peut être moins l’apparition d’un nouveau clivage structurant sur l’écologie dans le débat politique national, que l’opportunité des écolos de prendre la place des socialistes, quand le contexte local ou le leadership libère un espace politique dans lequel ils peuvent s’engouffrer. Le cas de Lyon confirme que les écolos peuvent d’autant plus exister quand les forces de gauche diminuent.

Une partie des échanges ont porté sur la question de la stratégie à venir des écologistes : pour gagner, doivent-ils continuer de tracer le sillon d’une écologie autonome et indépendante (ce qui a permis de réaliser ces très bons scores dans beaucoup de villes) ou vont-ils se préparer à passer un contrat avec les autres forces de gauche, étant entendu que les dynamiques de rassemblement ont plutôt bien marché (à Lyon, Toulouse, Grenoble, Strasbourg ainsi qu’à Marseille et Montreuil – au détriment d’EELV) ?
Sur ce point, pas de réponse unique puisque les stratégies de second tour dépendront des contextes locaux. Mais au niveau national, la solution est peut-être un subtil mélange des deux, à condition que le message soit compréhensible et cohérent. A suivre avec l’épisode du 2nd tour puis avec les élections départementales et régionales prévues en 2021.